Roger Populaire, Quand vendrons-nous nos photos



Par Roger POPULAIRE, 1936

La photographie est-elle un art ?

De grâce, ne reprenons pas cette discussion qui défraya tant la critique, il y a quelque 10 ou 15 ans, quand un groupement de photographes avait l'outrecuidance de présenter au public un ensemble de photographies sortant de l'ordinaire, du professionnalisme toujours commercial, du souvenir de voyages ou de famille : bref, qui n'avait rien de commun avec ces épreuves qui sortent en masses des laboratoires de « travaux pour amateurs ».

Il est vrai de dire qu'alors la photographie d'art était à ses débuts et que les artistes d'alors s'efforçaient le plus souvent à copier ce que produisaient les peintres. Ils croyaient ainsi rivaliser avec ces derniers et ne se rendaient pas compte que leur procédé monochrome ne pourrait jamais atteindre le niveau de la peinture qui tire tous ses effets de la splendeur de la couleur.

Peu à peu cependant, les artistes photographes ont évolué. Leurs idées, leur idéalisme même se sont modifiés. Ils ont eu depuis leurs « sages », leurs « extrémistes », ils ont recherché leur voie, les sujets qui étaient le plus destinés à leurs moyens d'expression. Ils ont compris enfin que seule la LUMIERE est leur domaine et qu'aucun autre art n'arrivera à les concurrencer ici. A l'heure présente, tout en n'étant pas encore arrivé à une perfection puissante, on peut dire que l'art photographique est en progrès constant et même que certains maîtres du moment sont parvenus, grâce à lui, à se créer une place au soleil, un nom qui ne s'oubliera pas de si tôt.

Monde entier, ont bien dû reconnaître à la fin que le procédé de Daguerre était loin d'être à dédaigner et que la plaque sensible pouvait produire autre chose qu'un document sèchement analytique. Eux aussi ont évolué. Aujourd'hui, la question ne se pose plus, les chevaliers de Daguerre ont conquis leurs lettres de créance auprès d'Apollon. Ils restent encore ses parents pauvres, peut-être, mais ils touchent bien plus le gros public qui les comprend mieux. N'en prenons pour preuve que le grand nombre de visiteurs qui parcourent les expositions de photographie !

Une ombre cependant reste à ce tableau : ce bon public, si friand de belles images, reste lent à s'adapter à la valeur des productions photographiques. Aussi rarissimes sont les épreuves qui, au cours d'un salon, trouvent acquéreurs.

Les causes me paraissent nombreuses; aucune ne me semble impossible à combattre.

La première, la plus importante peut-être, est certes les temps difficiles que nous vivons. La crise mondiale sévit, tant pour les commerçants que pour les industriels, pour les artistes peintres que pour les sculpteurs, à plus forte raison que les amateurs photographes qui n'ont jamais vendu leurs œuvres ou plutôt les ont toujours mal commercialisées.

A ceci vient s'ajouter l'idée, souvent erronée, de l'acheteur éventuel qui recule devant le fait que l'oeuvrette qu'il désire se procurer se retrouvera prochainement dans un calendrier, un journal illustré, une publication quelconque. Bref, cet amateur craint de voir chez lui un tableau tiré en une foule d'exemplaires alors qu'il voudrait une œuvre unique ou à peu près.

Et cet acheteur se procurera peut-être une eau-forte qui, elle, sera tirée à 50, 100, voire même plus alors qu'un photographe n'a jamais eu l'idée de reproduire son œuvre à un nombre aussi imposant, même si elle est très intéressante !

Il faut compter encore sur l'indifférence (à moins que ce ne soit inconscience du tort qu'ils se font à eux-mêmes ou à leurs collègues) de certains amateurs qui préfèrent faire don de leurs épreuves plutôt que de les vendre !

Les œuvres des peintres et des aquafortistes ont une valeur commerciale indéniable. Nos oeuvres ont aussi une valeur que nous pouvons et que nous devons faire admettre par le public.

Eh bien ! Amis photographes, admettons une chose : si nous voulons vendre pour rentrer dans nos frais, pour tirer peut-être une ressource de notre art, offrons nos travaux en vente à un prix qui, sans être insignifiant, ne concurrence tout de même pas la peinture ou l'eau-forte. J'ai connu des épreuves offertes à la vente dans des expositions, au vil prix de 20 francs comme d'autres à la formidable somme de 1200 francs. Avouons que ce sont là exagérations aussi peu pardonnables l'une que l'autre. 20 francs c'est à peu près le prix d'une vulgaire lithographie; 1200 francs c'est presque le prix d'une peinture.

Artistes photographes, nous pouvons faire quelque chose pour nous tous. Mais il faut le vouloir tous ensemble et sincèrement.

Entendons-nous pour créer un office de vente et de garantie où nous présenterons nos épreuves à enregistrer. Les buts de cet office seraient :

  1. Garantir que l'épreuve qui lui est présentée a été tirée en X exemplaires (nombre à fixer par l'auteur) chacun d'eux étant revêtu d'une marque déposée à convenir et suffisamment discrète pour ne gâcher en rien l'image.

  2. Protéger les œuvres photographiques contre une reproduction intempestive souvent désavantageuse pour elles.

L'auteur, en possession de ses œuvres estampillées, serait d'ailleurs toujours libre d'en offrir d'autres qui ne le seraient pas et qui, de ce fait, auraient beaucoup moins de valeur que les premières.

La tâche est lourde et longue à mener à bien. Elle exigera le concours efficace et désintéressé de quelques bonnes volontés dévouées à notre cause. Ce qui précède ne sont d'ailleurs que suggestions qu'il faudrait passer au crible, discuter et mettre au point rigoureusement en. Statuts bien définis. Quand tout cela sera prêt, alors seulement la tâche des cercles photographiques commencera. Car il faudra que le public soit averti des garanties qu'offre l'organisme à faire naître. Que chacun d'eux, dans la presse de son ressort, assure une publicité intense, répétée, attirant l'attention du lecteur sur les points les plus importants de cette convention afin qu'elle porte ses fruits sans coup férir.

J’ai l'impression que si, en Belgique, les amateurs photographes marchaient d'un commun accord dans cette voie, on verrait bientôt les photographes du monde entier les suivre et assurer ainsi, dans un avenir prochain une valeur certaine à leurs travaux, ce qui serait d'ailleurs chose logique puisque « LA PHOTOGRAPHIE D'ART, A L'HEURE ACTUELLE, PEUT COMPTER PARMI LES ARTS GRAPHIQUES ».

Article published 15 Juin 1936 in the magazine of the Belgian Photographic Society (ABP), page 68 and 69

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